Pensées sur la fleur française

composition fleurs francaises
picto de rose

Encore un article sur l’écoresponsabilité?

Eh oui! Cela fait un moment que ce qui va suivre me trotte dans la tête, il était temps que je couche tout ça ici. Ceux qui me connaissent savent que j’aime partager mon métier, ma passion, mais aussi les difficultés, les questionnements, les aspects moins fun.

En effet, le fait d’être fleuriste et de revendiquer une démarche écoresponsable est de plus en plus courant, et je suis la première à m’en réjouir, car ça prouve que ce métier évolue, que les attentes des clients évoluent, et que les choses vont dans le bon sens.

Engagée dans cette démarche depuis les débuts d’Atelier Aimer, je travaille chaque jour à essayer d’aller toujours un peu plus loin, à faire un peu mieux. Je vous ai déjà partagé les détails de ma démarche et les difficultés que je rencontre dans de précédents articles, ici ou ici.

Aujourd’hui j’ai envie de vous partager de nouveau quelques pensées sur le sujet, particulièrement sur la problématique de la fleur française. 

De vous parler de ‘zone grise’, d’inégalités, de frustrations et quand même aussi un peu d’espoir (je ne voudrais pas vous faire fuir dès maintenant 😉)

Ready pour un nouvel épisode de ‘Dear Diary, journal d’une fleuriste en constant questionnement existentiel’?

 

 

100% fleurs françaises?

Je ne vous referai pas ici la liste détaillée des différents aspects de ma démarche écoresponsable (vous avez les infos ici), mais sans grande surprise l’un des points clés est l’approvisionnement en fleurs. 

J’en parlais en détail ici, le monde de la fleur est bien moins ‘naturel’ que ce qu’on pourrait croire de l’extérieur, et dans un secteur où près de 9 fleurs sur 10 vendues sont importées, il semble évident que si on se soucie de l’impact de son activité, consommer plus de fleurs produites localement est un point clé.

Dit comme ça, tout semble simple.

Si seulement…

Eh oui, il ne suffit pas de se lever un matin en disant ‘maintenant, je ne vais vendre que des fleurs françaises’, encore faut-il le pouvoir!

Car c’est là que ça se corse, puisque l’accès à la fleur française pour les fleuristes (et par conséquent pour les clients) est complètement inégalitaire.

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet de l’approvisionnement, petit point sur la fleur française…

Toutes les fleurs françaises se ressemblent?

Il me semble important de souligner que, comme souvent quand on parle d’écoresponsabilité, la question de la fleur française est complexe.

En effet, il y a fleur française et fleur française. Je m’explique: il faut comprendre que parmi les producteurs français les modèles sont variés et très différents, allant de la grosse exploitation faisant du volume (parfois en monoculture) à la micro ferme florale.

Ce sujet de la fleur française est relativement nouveau et bien méconnu du grand public, aussi il est souvent abordé de façon un peu simpliste par ceux qui en parlent : c’est normal et compréhensible car il faut déjà poser les bases de la problématique avant de rentrer dans les nombreuses complexités et questionnements qu’il soulève.

Car ce serait trop beau et trop réducteur de dire : fleur importée = pas bien, fleur française = bien. Évidemment ce sera toujours mieux de soutenir la production française d’un point de vue économique, mais je parle là en terme de pratiques horticoles et de bilan environnemental : est-ce vraiment toujours aussi évident? Si demain la production française est relancée à grande échelle en imitant le modèle hollandais, serait-ce vraiment une avancée pour le monde de la fleur? Si demain des productions labellisées bio produisent en flirtant avec les limites autorisées par le label, peut-on vraiment dire qu’elles sont plus vertueuses qu’une production aux pratiques responsables mais non labellisée?

Je réalise que je n’aide pas à simplifier ce problème, mais il me semble important de prendre conscience que justement, le problème n’est pas simple. 

Tout ça pour dire qu’à mon sens la problématique n’est pas tant de soutenir la fleur française que de soutenir le mouvement slowflower: cultiver dans le respect des saisons, de la terre, de l’environnement.

Maintenant parlons du nerf de la guerre: l’approvisionnement!

L’approvisionnement en fleurs françaises

Concrètement aujourd’hui quelles sont les options pour s’approvisionner en local (et par local j’entends français, car déjà de se limiter à la fleur française est bien assez compliqué…)

> travailler en direct avec un producteur : reste la question pratique, comment récupérer les fleurs? J’y reviens juste après.

> avoir un marché de producteurs proche de chez soi (par exemple Rungis) : c’est un peu l’eldorado pour les fleuristes puisque tous les producteurs sont regroupés au même endroit pour venir vendre leurs fleurs. Peut-on franchement rêver plus pratique?

> avoir un grossiste qui distribue de la fleur française : la plupart en font un peu, mais on parle là en général des ‘grosses’ productions, avec assez peu de diversité dans les variétés / couleurs proposées.

En fonction de ce que chaque fleuriste a à disposition là où il.elle est implanté.e, ses possibilités sont vraiment très différentes.

En effet, LE problème qui revient souvent est celui de la logistique: les fleurs sont produites à un point A, les fleuristes sont à un point B, comment relier A et B? 

Si vous avez Rungis à côté ça simplifie nettement la problématique, mais pour la majorité des fleuristes français, quelles sont les options?

Pour travailler avec les producteurs, si vous n’avez pas la chance d’être juste à côté et de pouvoir aller chercher directement vos fleurs, il faut trouver un moyen de transporter les fleurs du producteur jusqu’à chez vous. 

Idéalement il faudrait pouvoir compter sur un intermédiaire qui gère la logistique. Sauf que pour que ça soit rentable pour tout le monde ce n’est pas simple, et ceux qui s’y essayent ont vite abandonné ou fait machine arrière. Les choses avancent peut-être dans d’autres régions de France mais à Nantes honnêtement je ne vois pas d’amélioration, bien au contraire à mon grand regret…

L’autre option: avoir la chance de trouver des producteurs qui trouvent leur propre système: en faisant eux-mêmes leurs tournées de livraison, en expédiant leurs fleurs par colis… Mais c’est une charge de travail supplémentaire qu’il faut assumer, et prévoir dès le départ quand on se lance dans ce métier!

Oui parce qu’il me semble aussi important de préciser un point: je réalise petit à petit – avec un soupçon d’amertume – qu’en réalité nombre de floriculteurs ne souhaitent pas réellement travailler avec les fleuristes. Leur modèle est plutôt basé sur la vente directe sur leur exploitation, sur les marchés etc. 

Je l’entends tout à fait, car il faut toujours garder en tête la rentabilité. Mais dans ce grand élan vers plus de fleurs françaises, si tous les floriculteurs travaillent ainsi, comment les fleuristes peuvent-il avancer, et travailler en accompagnant le mouvement slowflower?

Encore beaucoup de questions qui restent sans réponse! 🙃

Et en attendant que les choses évoluent (car je suis optimiste sur le fait que ça ne peut aller qu’en  s’améliorant), ceux qui ne peuvent faire autant qu’ils le souhaiteraient se retrouvent dans ce que j’appellerai la ‘zone grise’…

Assumer d’être imparfait!

Je le disais plus haut, les fleuristes engagés qui souhaitent travailler des fleurs françaises sont de plus en plus nombreux, et c’est une très bonne nouvelle!

Nombreux sont les fleuristes qui clament aujourd’hui haut et fort utiliser 100% de fleurs françaises dans leurs créations. Encore une fois, tant mieux pour la fleur française! 

Cependant, étant quelqu’un qui a un peu de mal avec les visions manichéennes, j’avoue me sentir parfois mal à l’aise devant ce que j’appellerais un certain ‘extrémisme’ de la fleur française.

Evidemment cette démarche du 100% part d’une excellente intention, et je ne peux qu’encourager cet effort fait pour la filière. Mais je trouverais dommage que des discours parfois trop binaires découragent les (futurs) fleuristes qui aimeraient s’essayer à une pratique plus vertueuse du métier, mais se sentiront tout de suite découragés en voyant qu’eux n’ont absolument aucune chance d’atteindre 100% de fleurs françaises.

Car comme expliqué plus haut, c’est loin d’être donné à tout le monde de pouvoir proposer 100% de fleurs françaises, puisque l’offre à disposition est complètement inégale selon les régions.

Alors oui, certains fleuristes vont faire l’effort de faire plusieurs heures de route pour aller chercher des fleurs directement chez les producteurs, mais soyons réalistes : à part une poignée, qui peut se permettre de faire ça? Tous les fleuristes n’ont pas le luxe de s’accorder ce temps.

Car parlons-en, du temps. À partir du moment où on décide de diversifier ses sources d’approvisionnement en fleurs, passer une commande peut devenir un vrai chemin de croix. 

Pour exemple, pour un mariage, je passe en général par pas moins de 4 ou 5 sources différentes: 2 ou 3 grossistes, 2 ou 3 producteurs, plus la glane. Chaque grossiste et chaque producteur ayant son propre agenda sur les jours de livraison, les jours de commande, ses propres coûts logistiques etc. : c’est un vrai casse-tête et je passe un temps fou sur cette partie du travail.

Honnêtement, rien que pour ce point je peux tout à fait comprendre les fleuristes qui ne veulent pas se prendre la tête et commandent tout au même endroit pour se simplifier la vie. 

Car cet engagement vers plus de fleurs françaises n’est pas juste ‘idéologique’, c’est aussi un vrai engagement en temps, et donc in fine en rentabilité : désolée de prononcer ce gros mot mais parlons-en quand même un peu parce que bien que nos métiers soient des métiers passion, l’immense majorité des fleuristes travaillent aussi et surtout dans le but de gagner leur vie – et c’est bien mérité car ce métier n’est bien souvent pas reconnu à sa juste valeur, mais c’est un autre sujet 🙃

Bref, je pars un peu dans tous les sens (preuve que le sujet me tient à coeur), mais tout ça pour dire que non, tous les fleuristes ne peuvent ou ne veulent pas faire 100% de fleurs françaises, et C’EST OK! 

Faire déjà un pas, aussi petit soit-il, vers plus de conscience de l’impact des végétaux utilisés est déjà un effort qu’il faut encourager, et surtout pas tuer dans l’oeuf en ne valorisant que la poignée qui peut se permettre de proposer 100%, reléguant le reste au rôle de ‘citoyen de seconde zone de la fleur française’.

Je suis moi-même dans cette ‘zone grise’, engagée vers plus de fleur française, mais ne pouvant pas et ne voulant pas (par manque de choix à ma disposition) aller vers 100%. J’assume fièrement l’imperfection de ma démarche, et j’encourage chaudement tous les fleuristes étant eux aussi dans cette fameuse zone grise à l’assumer de même!

Assumer d’être imparfait.e! ✊🏻

Je suis tout à fait consciente de mon principal défaut: l’impatience.

J’espère dans quelques mois (années?) relire cet article en souriant et en me disant que quand même, les choses ont bougé! Mais en attendant ça ne fait pas de mal de coucher ces quelques lignes pour me souvenir de ces pensées et questionnements qui ont jalonné mon parcours.

J’espère qu’elles vous auront fait réagir, c’est aussi tout l’intérêt: échanger, partager, confronter les points de vue. N’hésitez pas à m’envoyer vos pensées à ce sujet sur Instagram ou par mail 🌿